Pollution marine en Haïti : chronique d’une catastrophe écologique

Des bouteilles, des sachets en plastiques, des vestiges d’appareils électroménagers et des fils électriques… les déchets qui polluent la mer sont multiples. Les littoraux d’Haïti se trouvent dans un piteux état. Ceux qui s’aventurent sur les côtes du pays et principalement dans la baie de Port-au-Prince doivent enjamber des montagnes d’objets polluants dégageant parfois une odeur pestilentielle. Les premières victimes sont bien entendu la faune et la flore marines, mais aussi ceux et celles dont leurs activités économiques dépendent de la mer. En effet, selon des chiffres disponibles, le pays perd environ deux (2) milliards de dollars en fruits de mer chaque année à cause des dépôts de sédiments, de la disparition des mangroves et des effets de la pollution sur le milieu subaquatique. 

11h : 17 AM. Le soleil caresse les vagues grises qui font un va-et-vient incessant. Nous sommes à deux (2) kilomètres du Centre-ville de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. La baie de Port-Au-Prince est sans doute la plus salle du pays, un véritable entonnoir qui abrite des tonnes de débris emportés par les dizaines de canaux qui traversent la Capitale. En saison pluvieuse la situation est encore plus catastrophique. Après chaque averse, l’insalubrité règne en maitre au niveau des côtes d’Haïti. Des assiettes en styrofoam, des vielles chaussures, des morceaux de tissu, bref ! des détritus de toutes sortes flottent sur l’eau de mer. Le secteur de la pêche est la première victime de cette pollution marine qui prend des proportions alarmantes

La pollution marine tue le métier de la pêche

Au mini port de Cité Soleil, le plus vaste bidonville du pays, une dizaine de pêcheurs tissent leur filet, c’est bientôt l’heure de la pêche. Les canots sont déjà mouillés, ils s’apprêtent à quitter la côte. Mais la quantité de débris qui flottent autour de ces marins les impressionne. Le groupe de pêcheurs hésitent pendant quelques instants mais décident de prendre le large sachant pertinemment que les filets qu’ils vont larguer captureront plus de fatras que de poissons.

Et ce n’est pas Ismaël Jumel qui pratique le métier de la pêche depuis environ 40 ans qui viendra dire le contraire. Ce sexagénaire explique que l’activité de pêche diminue considérablement dans le pays depuis plusieurs années. Les pécheurs aux abois, pointe du doigt la pollution marine considéré comme leur ennemi numéro un (1).

« Dans le temps, en une journée de pêche on récoltait des fruits de mer qu’on prenait 2 à 3 jours à écouler sur le marché. Mais de nos jours, les poissons ont fui à cause de l’insalubrité de la mer », raconte Ismaël les mains moites tenant difficilement un igloo. Il indique même que souvent les marins découvrent des poissons morts à la surface des eaux. Ce qui les oblige à s’adonner à la pêche profonde.

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Absence de mesures étatiques, des organisations communautaires s’engagent

Pour renverser la tendance, des organisations locales décident de s’impliquer dans une lutte pour la protection de l’environnement. Du nombre, le Collectif des Notables de Cité Soleil (CONOX) qui espère sensibiliser les habitants des différents quartiers sur les effets néfastes et dévastateurs des objets polluants. « Cependant, les mauvaises pratiques ont la vie dure », reconnait le CONOX. En dépit des mises en garde lancées, des gens continuent, après utilisation, de jeter leurs objets plastics n’ importe où. Et quand il pleut qui, ils sont emportés par les cours d’eaux pour se déverser dans les océans. Alors que les matières en plastiques prennent environ 400 ans pour se dégrader.

Mis à part les ordures ménagères qu’on répand dans la mer, des produits en plastiques qu’on y déverse, la grande majorité des habitants des zones côtières utilisent la baie pour déféquer de jour comme de nuit. Samuel Cadet, originaire de Cité Soleil et leader engagé de la communauté confirme cette pratique qui tend à devenir la règle. Car le nombre de personnes qui possèdent une toilette dans ces zones est nettement insignifiant. Il préconise un système de surveillance sur les côtes pour prévenir les actions susceptibles d’avoir un impact négatif sur la faune et la flore marines. Le jeune leader communautaire dit ne pas comprendre l’attitude des autorités concernées face à la dégradation du littoral considéré pourtant comme une source de richesse dans de nombreux autres pays.

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Des indices de pollution prélevés dans la baie de Port-au-Prince, capitale d’Haiti

La campagne océano-marine réalisé en Haiti du 10 au 16 janvier a permis aux experts haïtiens et étrangers de conclure qu’il y a des indices de pollution dans la baie de Port-au-Prince. Il s’agit d’une analyse superficielle de quelques échantillons de sédiments prélevés dans la baie.

« La baie devient moins productrice en termes de ressources halieutiques et naturelles, ont déploré les experts lors de la présentation des premiers résultats de la campagne océanographique. Les algues et les récifs sont en voie de disparition. » Il n’y a pas que les espèces marines qui sont victimes de la pollution de la baie par ceux qui ont pris le littoral d’assaut. Le secteur touristique en gestation en est aussi victime.

« Toute activité touristique est indispensable dans un tel climat », a déclaré Exil Lucienna, du ministère de l’Environnement, avant de souligner les retombées qu’une prise en charge de la baie de Port-au-Prince peut avoir sur le secteur. Pour l’instant, il n’existe pas de données sur le niveau de pollution des baies du pays. Les autorités compétentes ne pourront pas prendre les mesures qui s’imposent si elles ne disposent pas de données fiables.

« Les résultats de la campagne océanographique dont la première phase a eu lieu en 2007, vont permettre au pays d’avoir des données actualisées sur la pollution de la baie de Port-au-Prince », a expliqué Miguel Batista Muro, spécialiste en biologie marine travaillant pour le compte de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Il a été délégué en Haïti dans le cadre de ce programme intitulé « Application des techniques usotopiques pour une meilleure gestion des écosystèmes marins de la Caraïbe».

A part Haïti, le projet concerne douze autres pays de la Caraïbe. Il comporte plusieurs composantes, notamment visites scientifiques, formation, acquisition d’équipements de laboratoire et d’échantillonnage. Les échantillons prélevés seront analysés dans des laboratoires au Mexique, au Nicaragua, à Cuba. Ils seront ensuite transférés à Monaco pour être analysés dans le laboratoire international de l’AIEA. Les résultats de ce programme cofinancé par l’AIEA et les pays bénéficiaires doivent faire ressortir une vue générale de l\’état des grandes baies et agglomérations dans la grande Caraïbe. Chaque pays, en fonction des données obtenues, prendra les mesures nécessaires pour protéger leurs côtes. Les autorités haïtiennes, prédit Exil Lucienna, se trouveront dans l’obligation d’exercer un contrôle systématique et une vigilance active des différents segments du littoral. Un passage obligé si on veut relancer le secteur touristique. Parallèlement, les techniciens formés pourront répéter l’expérience dans les baies des autres agglomérations du pays.

Lutter contre la pollution marine est possible

La pollution marine est le cadet des soucis des dirigeants haïtiens. Leur mépris face aux ravages causés dans le milieu marin n’a d’égal que leur inaction. Aucune disposition n’a été prise pour ratisser le littoral de ces déchets. Il n’y a pas de matériels pour la récupération des détritus dans les mers. Le Ministère de l’Environnement est aux abonnés absents. Un état de fait qui exaspère le spécialiste en environnement, Jean André Victor. Agronome de métier, il pense que les autorités étatiques pouvaient limiter les dégâts. « Aujourd’hui, les déchets qui polluent les mers haïtiennes atterrissent jusque sur des plages à Cuba », révèlent Jean André Victor. Plusieurs pays de la région se plaignent d’ailleurs de l’échouage, sur leurs côtes, d’objets polluants en provenance d’Haïti. Alors que Les solutions à la pollution marine sont simples aux dires de l’agronome Victor. Il préconise une gestion de proximité pour venir à bout du phénomène et non la méthode coercitive. « L’implication des citoyens est nécessaire, car ils sont les premiers agents pollueurs », soutient le spécialiste en agronomie.

En plus d’être la voie de circulation la plus ancienne et la plus utilisée dans le monde pour le transport, la mer est l’un des espaces naturels de production parmi les plus rentables. Elle est aussi au centre des activités touristiques mondiales. En Haïti, la mer semble devenir synonyme de vaste poubelle. L’impuissance ou l’inconscience des autorités concernées favorise la détérioration continue et regrettable du territoire marin haïtien.

Peterson Chery

Wandy Charles

Dimitry Charles

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